Notre traversée du désert

Notre traversée du désert

novembre 9, 2018 7 Par Vingt100

Je savais que pendant ce voyage, il y aurait un moment où je me demanderais si ce blog a pour vocation d’être une série de cartes postales ou si derrière des endroits plus ou moins idylliques, des aventures plus ou moins drôles, il faudrait aussi parler de la réalité.

Dela mer au nord à l’océan au sud, il y a plusieurs milliers de kilomètres. Avec plus ou moins rien au milieu. Ou pas grand chose.

C’est le Red Centre, l’outback, le bush… plein de mots pour parler d’une réalité impossible à appréhender : l’immensité vide qui te prend peu à peu, te saisit, te retourne.

C’est trop grand pour l’esprit humain, trop aride, trop chaud, trop isolé, trop violent. Je pensais avoir connu les grands espaces en traversant la pampa argentine. Mais ce centre de l’Australie dépasse ce que je suis capable d’appréhender.

Tu peux faire des étapes pour observer un truc pas forcément exceptionnel puis un autre cinq cents kilomètres plus loin. Tu peux essayer de ponctuer ta route de visite en visite, de hameaux en hameaux, de roadhouse en roadhouse. Tu peux compter les road train que tu croises aussi.

Puis tu comprends que l’essentiel n’est pas là. Il est dans ce qui n’est pas marqué sur les cartes. Dans cette unique route goudronnée qui coupe l’infini et dans ce paysage sans fin qui défile, défile, défile, inlassablement.

Dans ce coup d’oeil que tu donnes à gauche et à droite de la route pour tenter de saisir qu’il n’y a rien à part deux ou trois hameaux sur 2 500 kilomètres de chaque côté.

Dans cette nature intacte de toute intervention humaine.

En bas d’Uluru / Ayers Rock, ce gigantesque caillou incroyable et mythique de l’Australie, les aborigènes qui vivaient à son pied il n’y a pas si longtemps ont marqué : nous ne grimpons pas, l’essentiel n’est pas là, il est dans le vent dans les arbres et dans le chant d’un oiseau.

Comment leur donner tord, eux qui vivent là depuis 40 000 ans ? Et d’ailleurs comment vivre là depuis 40 000 ans ? Pourquoi sont-ils arrivés au centre de l’Australie, générations après générations, traversant des milliers de kilomètres de rien alors qu’ils auraient pu rester comme d’autres, au bord de la mer ?

Et que sont-ils devenus ? On en a tellement vu dans dans chaque patelin, chaque roadhouse de la Stuart Highway, appuyés contre un mur, sales et déguenillés, attendant le moment d’être saoul. Ce peuple connaissait chaque caillou de son territoire, savait trouver de l’eau là où tu ne vois rien, à manger quand tu crèverais de faim.

En 40 000 ans, il a créé une mythologie complexe qui explique comment survivre dans ce territoire d’une hostilité sans fin. Il faisait un avec lui. Il ne fait plus rien.

Dans une discussion avec une Australienne, elle m’a dit : « Les aborigènes ne servent à rien, je vois pas pourquoi on accepte qu’ils soient encore ici ».

Malaise.

On a mis 19 jours pour traverser. On aurait pu faire plus long, on aurait pu faire plus court. On a juste passé une heure dans la seule véritable ville existante, Alice Springs, en plein milieu, vingt mille habitants à peine.

Quand on a vu la mer, ça a été violent. C’est arrivé brutalement. D’un coup, c’était fini. Il y avait d’autres voitures qui ne te disaient plus bonjour, la température a soudain chuté. Le désert était derrière nous. On a ressenti la même chose que lors d’un au-revoir précipité, un adieu baclé, ce moment où tu quittes quelqu’un à qui tu t’es attaché mais que tu le fais mal, en vitesse, sans prendre le temps.

C’est que ce grand rien, je l’ai aimé, je l’ai bouffé, je l’ai maudit aussi.

A quatre dans notre tout petit van, crevant de chaud, cherchant un souffle d’air pour dormir un peu, tentant de trouver quelque chose à quoi raccrocher les enfants au-delà de la simple immensité du lieu. Avec dix degrés de moins, les choses auraient sûrement été différentes.

Pendant quinze jours, perpétuellement épuisés, nous étions quatre barils de poudre qui explosaient par intermittence.

Et puis les derniers jours, les nuits ont été plus fraiches. Nous étions sauvés !

Alors est-ce qu’on a aimé quand même ? Oui, vraiment, sincèrement. Chacun à sa façon mais tous les quatre, nous avons trouvé notre bonheur, nous qui aimons être dans des coins paumés.

On a dormi dans des endroits éloignés de toute présence humaine. Pas à dix bornes comme tu peux y arriver en France mais sans personne à plus de cent kilomètres à la ronde.

On a eu des dingos, ces chiens sauvages qui n’aboient pas mais hurlent comme les loups, autour du van. On a fait la course avec une mini tornade juste à côté de la route.

On a nourri un Allemand de 18 ans qui traversait en vélo, on a traversé un village de trente habitants qui croyaient que les extra-terrestres passaient tous les soirs au-dessus de leurs têtes, on a croisé un routard israélien paumé depuis dix mois dans son van, on a été accueilli en permanence par un « salut mon pote, tout va bien pour toi ? ».

On a entendu jouer au piano « Alouette, gentille allouette » dans une église minuscule. On a croisé des roadhouse glauques, d’autres avec des centaines de soutien-gorges accrochées au plafond.

Au nord, on s’est baigné dans des cascades fabuleuses, on a nourri des crocodiles avec de la viande de porc accroché à des batons, on a joué avec des chauves-souris géantes qui nous balançaient des mangues sur le toit du van.

Au sud, on a vibré à Uluru, on a erré dans les immenses falaises de Kata Tjuta, on a marché sur un immense lac salé, on a joué dans des chaos de rochers mystiques.

Et puis,  on a roulé et roulé encore. Sans savoir à la fin si c’était seulement pour se déplacer ou juste pour fuir.

In the desert, you can remember your name ’cause there ain’t no one for to give you no pain…

Bises

Vincent